Quand le ciel tombe

J’ai tou­jours été fasciné par les orages. Celui d’hier fut par­ti­c­ulière­ment impres­sion­nant. Ce qui m’a d’abord étonné, c’est la rapid­ité avec laque­lle le ciel est devenu noir : une ombre immense est venue cacher le jour, comme un rideau qu’on tire sur la scène à l’entracte. Puis le vent a souf­flé dans tous les sens alors que grondait le ton­nerre. J’ai eu, durant un instant, l’impression que le ciel allait nous tomber sur la tête. Lorsque la pluie s’est mise à tomber, on aurait dit qu’un lac s’était ren­versé au-​dessus de la ville pour nous engloutir telles les vic­times d’une som­bre prophétie. Un mur de pluie a tra­versé la région, net­toy­ant tout sur son pas­sage, ren­ver­sant les chaises des bal­cons et sec­ouant vigoureuse­ment les arbres dans leurs racines. Mon chat s’est caché sous mon lit, lui qui n’a jamais peur des orages. J’ai vu son regard dans la pénom­bre et il a lancé tout douce­ment un miaou qui sem­blait dire : ce n’est pas un orage, c’est la fin du monde !

Aux infor­ma­tions télévisées de ce matin, j’ai vu des images de grêle « de la grosseur d’une balle de golf », ce qui est l’expression con­sacrée lorsqu’on veut par­ler de grêlons démesurés. Je sais bien que c’est absurde, mais je ne peux m’empêcher de m’imaginer un golfeur s’étant pro­tégé d’un pareil cat­a­clysme sous son para­pluie, se deman­dant une fois l’orage passé quelle balle frap­per… Et puis a-​t-​on entendu le dieu Thor crier Fore ?

Cela dit, la vio­lence d’une telle tem­pête n’a rien de drôle : des camions remorques ont été ren­ver­sés, des arbres dérac­inés, des toits arrachés… Dans ma cour, la table de patio a été emportée, soulevée avec son para­sol fermé qui, tel le mat d’un bateau de naufragé, est venu s’arrêter dans les branches d’un grand chêne. Par-​dessous tout, pour qu’aucun des élé­ments ne soit en reste, la foudre est venue allumer des feux là où le hasard s’est donné des inten­tions incendiaires.

À cer­tains endroits, des témoins inter­rogés ont parlé d’apocalypse. En effet, il y a de quoi être impres­sionné par les forces de la nature lorsqu’elles se déploient ainsi sans prévenir, comme l’ire spon­tanée d’une divinité offen­sée. L’esprit prim­i­tif en cha­cun de nous ne peut que crain­dre une pareille démon­stra­tion de puis­sance, comme si la tem­pête révélait en nous l’animiste qui som­meille : je ne crois en rien, sauf à la ter­ri­ble force puni­tive du ciel. Moi qui ressens une cul­pa­bil­ité fon­da­men­tale que la rai­son, sou­vent, ne suf­fit à pas à mod­érer, j’en viens alors à me deman­der : qu’est-ce que j’ai encore fait ?

Lorsque le ciel a voulu nous tomber sur la tête, j’ai tout de suite pensé à ce qui me restait à faire sur cette terre, comme si la fin approchait vrai­ment. Une fois passé le tumulte, je me suis senti un peu ridicule. Quoi ? Rien que ça ? C’était tout sim­ple­ment un orage de juin venu crier au loup pour alarmer les âmes crain­tives… Suis-​je vrai­ment ras­suré ? Au prochain coup de ton­nerre, vais-​je me dire ce n’est rien ou vais-​je au con­traire me jeter sous le lit avec mon chat en atten­dant que passe le cour­roux des dieux, comme finit par passer toute humeur maligne ? Je n’en sais trop rien. Mais au cas où, je n’oublierai pas de passer l’aspirateur sous mon lit : si je dois m’y tapir bien­tôt à atten­dre avec mon chat que le ciel nous tombe sur la tête, aussi bien ne pas trop mor­dre la poussière.