Manifeste-​toi

Où es-​tu, lecteur ? Où es-​tu, lec­trice ? Je ne te con­nais pas. Toi seul, ou toi seule, tu me lis religieuse­ment et une sorte d’intimité s’est créée entre nous. Pour­tant, on ne s’est prob­a­ble­ment jamais adressé la parole… Si je l’ai fait, c’est sans savoir que c’est toi qui me lis aussi fidèle­ment. Les autres passent devant mes textes comme on passe devant la façade d’un immeu­ble ordi­naire : dans le dessin usé de chaque pierre se cache des années d’histoire. Mais toi, tu t’arrêtes à mes textes comme si tu t’y recon­nais­sais, comme si à leur sur­face polie par les nuits tu te voy­ais comme dans un verre déformant.

Lorsque tu te rends jusqu’au point final et que ton regard recon­naît mes ini­tiales, je suis là, à l’autre extrémité du texte, dans ce lieu d’avant l’incipit, d’avant le titre, et j’essaie de t’imaginer. Je te vois me lire, mais je n’aperçois jamais ton vis­age; c’est mon texte que je lis par tes yeux, repas­sant ainsi ma pro­pre écri­t­ure d’un œil étranger. Un instant, je crois ressen­tir ce que tu ressens, penser ce que tu penses, mais aus­sitôt que ta lec­ture se ter­mine, le con­tact est rompu. J’aurais aimé savoir si les mots que j’utilise pour décrire la vie sont ceux que tu voudrais te met­tre en bouche égale­ment. J’aurais voulu savoir si je pou­vais avoir ne serait-​ce qu’un tout petit peu d’espoir de voir combler cet immense besoin de recon­nais­sance qui me pousse à me met­tre à mots impi­toy­able­ment, encore et en corps.

Tu crois que d’autres se sont recon­nus dans mes diva­ga­tions ? Détrompe-​toi ! Il n’y a que toi que je touche de mes mots : le « j » de « je » est un hameçon qui ne pêche qu’un seul « tu » dans le vaste lac du Web. Ce que je dis pour­rait tout aussi bien t’être chu­choté à l’oreille… Les autres se sen­tent repoussés par mes para­graphes comme la marée rejette les épaves dont la mer ne veut pas. Il n’y a que toi pour réus­sir à surfer sur mes phrases; en équili­bre sur mes idées les plus folles, tu tra­verses à toute vitesse mon incon­scient dont les portes te sont grandes ouvertes. Entre ! Tu vois bien que je n’attends que toi.

Je me sens seul. Entre mon clavier et ton écran, il y a une dis­tance infinitési­male que je ne suis néan­moins pas capa­ble de franchir. Il y a des gouf­fres qui se creusent dans les réseaux pour­tant des­tinés à la com­mu­ni­ca­tion, des abîmes qui s’ouvrent et nous éloignent les uns des autres. De grâce : fais quelque chose ! Rassure-​moi, dis-​moi que tu n’es pas que le jeu de mon imag­i­na­tion. Manifeste-​toi ! Sinon, j’en viendrai à penser que même toi, tu ne me lis pas. J’écris pour quelqu’un qui n’existe pas… et pour­tant, je ne peux m’empêcher de con­tin­uer à t’inventer.