Les bons oiseaux

Avant l’an dernier, je ne con­nais­sais rien aux oiseaux. Un jour, ma copine m’a dit : « on va installer une man­geoire ». Au début, je ne voy­ais pas trop l’intérêt. J’ai tou­jours pensé que les oiseaux n’avaient pas besoin des humains pour sur­vivre : la nature s’occupe de nour­rir ces petits êtres selon un code secret auquel on ne peut rien com­pren­dre. Et puis je n’avais pas encore d’affection pour les volatiles. Pour moi, humains et oiseaux se partageait le monde en deux par­ties bien dis­tinctes et cha­cun restait dans son univers bien tran­quille : nous sur la terre ferme à passer le plus clair de notre temps à l’empoisonner; eux dans le ciel à chercher à pren­dre ça et là une bouf­fée d’air encore respirable.

« Mais non, m’a-t-elle répondu, ce n’est pas si facile que ça, la quête de nour­ri­t­ure. Surtout l’hiver. Plusieurs ne parvi­en­nent pas à sur­vivre. » Qu’à cela ne tienne ! Nous avons donc installé, dans l’arbre tout près de la fenêtre de la cui­sine, une man­geoire à plusieurs com­par­ti­ments pou­vant con­tenir dif­férents types de graines. C’est seule­ment à ce moment, alors que je me sen­tais capit­uler à un élan d’altruisme pour la gente ailée, que j’ai com­pris le plaisir égoïste de nour­rir les oiseaux : l’observation. « Évidem­ment, me dit ma copine. C’est là toute l’idée ! »

Je ne con­nais­sais tout au plus que quelques espèces : les moineaux, caté­gorie qui englobait pour moi tous les petits oiseaux à peu près de cette couleur, les pigeons, les mou­ettes et les corneilles. « Mais non, me dit-​elle, celui-​ci n’est pas un moineau mais un bru­ant. » Et puis elle se met à feuil­leter son bouquin avant de pré­ciser : « … un bru­ant à gorge blanche ».

En une seule année, je suis presque devenu un con­nais­seur. Non seule­ment je sais main­tenant dif­férencier un bru­ant d’un moineau, mais je suis capa­ble d’identifier au moins une quin­zaine d’espèces dif­férentes. Je suis même un peu triste lorsqu’un oiseau qui venait régulière­ment nous vis­iter cesse tout à coup de fréquenter la man­geoire : « Que se passe-​t-​il avec le geai bleu ? On ne le voit plus… ». J’aime tout par­ti­c­ulière­ment cet oiseau : d’abord parce qu’il est d’un bleu écla­tant, avec quelques teintes har­monieuses et un dessin impres­sion­nant; ensuite parce qu’il s’annonce avec un cri qui imite celui de l’aigle, son strat­a­gème préféré. Lorsque je l’entendais, je dis­ais tout de suite à ma copine en rigolant : « Tiens, voilà l’aigle bleu »… D’autres ont espacé égale­ment leur vis­ite : le car­di­nal, le pic chevelu, le pic écar­late, le bru­ant fauve…

J’aime bien aussi le carouge à épaulette, parce son chant est orig­i­nal et mélodieux, puis le rouge et le jaune, qu’il porte à la base des ailes, tranchent net­te­ment avec le noir du reste de son plumage. Mais lorsque ma copine l’aperçoit, elle le chasse. « Ce n’est pas un bon oiseau, me dit-​elle alors. » Je lui ai demandé pourquoi et elle m’a répondu qu’il effrayait les plus petits oiseaux. Il faut dire que ma copine a une préférence pour les plus petits. Je lui ai demandé pour quelques espèces : les étourneaux ? Des voleurs de nid ! Les quis­cales ? M’en parle pas, ce sont des mon­stres ! Et les pigeons ? Non, les pigeons ça va… Ils sont tout gen­tils ! Tout comme leur cou­sine, la tourterelle. Ce sont de bons oiseaux. On ne par­lera même pas de la corneille, qui est un vrai charognard…

Je suis par­fois un peu mêlé avec entre les bons et les mau­vais oiseaux. Alors je décide de mes préférences. Lorsque je vois un carouge dans la man­geoire, je le laisse manger. Si ma copine approche, je lui cho­chotte de s’en aller pour qu’elle ne le voit pas. À cer­tains moments, j’en aperçois un qui est sûre­ment un mal­otru : agrippé à la man­geoire pour­tant sup­posée être à son épreuve, un écureuil s’étire comme il peut pour attein­dre les graines de tour­nesol. Et ça, c’est un bon oiseau, je lui demande en rigolant… ?