Le grand rouleau

Dans la vie, il nous arrive toutes sortes de tuiles. C’est l’inévitable com­pen­sa­tion pour les bons coups et les instants de bon­heur. Lorsqu’un mal­heur arrive, je me mets tout de suite à penser au Jacques le fatal­iste de Diderot, pour qui tout est écrit là-​haut sur le grand rouleau. Selon Jacques, nous ne pou­vons rien changer à ce qui advient puisque tout est décidé d’avance. Cette ren­con­tre qui sem­ble due au hasard était prévue depuis tou­jours; cette rup­ture qui me prend par sur­prise était décidée quelque part; ce mau­vais sort qui s’acharne sur moi et qui me laisse sans un sou vail­lant était inévitable : tout est écrit sur le grand rouleau et l’on ne peut rien faire pour y changer quoi que ce soit.

Je sais, vous me direz qu’un tel fatal­isme n’est rien d’autre qu’un sub­terfuge — assez com­mode, il faut en con­venir — per­me­t­tant d’accepter l’inacceptable et de se con­soler de l’inconsolable. Vous aurez rai­son de me con­fron­ter sur le fait que ma croy­ance à un tel fatal­isme est inex­tri­ca­ble­ment liée aux mal­heurs qui s’abattent sur moi, mal­heurs que je ne peux accepter sans l’aide d’une béquille qui vient combler mon manque de car­ac­tère. C’est vrai, je ne peux le nier. Si j’adhère à la théorie du grand rouleau, c’est sim­ple­ment parce que je ne suis pas capa­ble de pren­dre les choses telles qu’elles sont. Le fait est que je suis à ce point affecté par les événe­ments qu’il me faut choisir : je trouve quelque chose de bien dans ce qui m’arrive ou alors je m’enfonce pro­fondé­ment dans le dés­espoir. J’ai choisi, entre les deux maux, celui qui fait le moins mal. Je pour­rais pro­tester, ten­ter de vous con­va­in­cre que cette façon de voir par­ticipe d’une philoso­phie tout à fait respectable, mais je n’en ferai rien : c’est par faib­lesse, tout sim­ple­ment, que je suis devenu fataliste.

Pour­tant, je n’aurais pas tort de dire qu’on peut voir dans les mal­heurs qui nous arrivent des épreuves qui nous ren­dront plus fort, qui nous aideront à devenir meilleurs. Je pour­rais aussi rajouter que sans les légers soucis comme les grandes cat­a­stro­phes, nous ne pour­rions vrai­ment apprécier les petits plaisirs comme les grandes joies qui vien­nent égailler nos jours, au même titre que sans la rigueur de l’hiver, nous ne pour­rions nous réjouir pareille­ment de la douceur du printemps.

Je vous vois venir : vous allez me traiter d’incorrigible opti­miste, d’insupportable adepte de cette pen­sée pos­i­tive avec laque­lle les voyageurs de com­merce et autres marchands de salades cherchent à nous engour­dir à grand coups de sourires niais avant de nous asséner le coup fatal qu’est la bonne vieille tape dans le dos : je vous jure que ça va s’arranger. Mais voilà, le fait est que par­fois, on n’a pas le choix de voir les choses du bon côté : la vie serait vrai­ment trop triste s’il fal­lait, en plus de recevoir des tuiles sur la tête, s’empêcher de jouir des quelques instants de bon­heurs évasifs que la vie nous accorde quelque­fois, lorsque le lanceur de tuile regarde ailleurs.

S’il était effec­tive­ment écrit sur le grand rouleau que j’allais vous servir ces pro­pos, alors pourquoi m’en vouloir ? Lorsque le mal­heur frappe, on peut baisser les bras, porter les mains à sa tête ou les met­tre dans ses poches… Peu importe notre réac­tion, rien n’y chang­era : à la ligne suiv­ante du grand rouleau, je ne sais tou­jours pas ce qui est écrit. Peut-​être est-​ce la plus belle chose qui puisse m’arriver au monde ? Allez savoir ! Mais avouez que ça serait bête de mau­gréer alors que je suis sur le point de con­naître le bon­heur… C’est pour ça que j’attends le pire comme le meilleur avec la même impa­tience : je me demande bien ce qui s’en vient