Le goût de l’orage

J’ai par­fois le goût de l’orage. Un peu comme une saveur envoû­tante, ce par­fum fruité me fait saliver et tourne dans ma bouche comme une toupie de sucre. C’est donc dire que non seule­ment je sens l’orage venir dans mes papilles, mais je l’attends avec impa­tience, comme on attend son dessert préféré après un repas de fête. L’orage est dans l’air, je le sens. Il est sur le point de fendre le ciel en deux : d’un côté la lour­deur du temps, repoussée au loin, de l’autre la fraîcheur de la pluie que le vent ramèn­era des hautes sphères.

J’aime sen­tir vibrer le ciel et trem­bler le sol : l’orage me rap­pelle la puis­sance des élé­ments et laisse entrevoir la vio­lence des phénomènes naturels, vio­lence que la tech­nolo­gie nous fait oublier par­fois depuis que Prométhée a volé le feu du ciel pour en nour­rir les machines toni­tru­antes. Aussi, rien ne me fait plus plaisir que de voir la force de la nature sur­passer celle des inven­tions humaines. J’ai com­pris cela un soir de feux d’artifice, voilà plusieurs années. Alors que pétaradaient les bombes de couleurs au-​dessus de la ville, un orage éclata et les éclairs firent pâlir con­sid­érable­ment les pétards qui souf­frirent cru­elle­ment de la com­para­i­son. Devant la puis­sance de la nature, les arti­fices humains ne par­ve­naient plus à nous émer­veiller autant.

Lorsque l’air est si humide qu’on a l’impression qu’on pour­rait le couper au couteau, l’orage est un sec­ours irrem­plaçable. Lors de sa tournée dans la région, je souhaite qu’il veuille bien passer par chez moi : je serais très déçu s’il con­tour­nait mon quartier, pas­sant tout juste à côté, comme s’il ne voy­ait pas en moi une per­sonne méri­tant l’orage. Pour­tant, j’évoque tou­jours son nom avec respect et je prie Thor, dieu du ton­nerre, plus que toutes les autres divinités réunies.

Je croy­ais qu’il allait frap­per, hier en toute fin d’après-midi, alors que je reve­nais à bicy­clette de chez le coif­feur. J’ai levé les yeux un instant, implo­rant les cieux de s’ouvrir enfin, avant de me met­tre à pédaler à toute vitesse de peur d’être trempé. Pour­tant, ce n’aurait pas été si grave de pren­dre la pluie en pleine poire, surtout si j’étais pour voir enfin l’orage me faire le plaisir ne serait-​ce que d’une courte vis­ite. Mais non. Ni le ton­nerre ni la pluie ne vint briser le ciel lourd et noir de nuages menaçants.

J’ai véri­fié la météo de la région : il sem­ble que l’orage ne vien­dra pas. Aux infor­ma­tions, j’ai cru com­pren­dre qu’il avait frappé vio­lem­ment cer­tains endroits et que plusieurs usagés allaient devoir encore atten­dre avant que la panne qui les prive de courant élec­trique se ter­mine enfin. Je devrais être con­tent d’avoir été épargné par la fureur du ciel. Pour­tant, je suis déçu. C’est plus fort que moi, le goût de l’orage s’installe en moi et prend toute la place comme si je deve­nais un parafoudre humain, un être haute­ment con­duc­teur dans une attente élec­trique. Il est cer­tain que je ne souhaite pas être foudroyé… Mais j’avoue qu’un orage me rem­plit d’une telle énergie que j’ai l’impression qu’il suf­fit à lui seul à recharger mes bat­ter­ies pour les semaines à venir, jusqu’au prochain orage, jusqu’à la prochaine occa­sion où je sen­ti­rais en moi grandir ce goût dans la bouche, ce picote­ment sur la langue, cette saveur poivrée, ce goût de l’orage que je porte en moi comme un paratonnerre.