Je ne sais rien

J’ai l’air de m’y con­naître, comme ça, mais c’est loin d’être le cas : je ne sais rien. Tout ce que je dis ne fait qu’approfondir le gouf­fre qui me sépare de la con­nais­sance réelle. Ma spé­cial­ité est de don­ner l’impression que je maîtrise mon sujet. Atten­tion : ce n’est pas si facile ! Il faut avoir recours aux bons arti­fices, savoir emprunter des mots juste assez savants, mais sans toute­fois se dépar­tir d’une cer­taine humil­ité : on se méfie tou­jours de celui qui paraît trop en savoir, c’est pourquoi il faut, pour en mon­trer vrai­ment, tout remet­tre en ques­tion, puisqu’il est bien connu que seul l’ignorant croit tout con­naître. L’érudit, lui, en sachant la pro­fondeur de son igno­rance, est en mesure de met­tre le peu de choses qu’il sait en per­spec­tive. En accep­tant qu’il ne sait rien, il s’ouvre à la connaissance.

Pour ma part, je joue de mon igno­rance comme un magi­cien sort des lap­ins de son cha­peau: je sais que vous savez qu’il y un truc, mais tant que vous ne l’aurez pas trouvé, je peux con­tin­uer à faire illu­sion. Vous remar­querez que je ne m’engage jamais vrai­ment à affirmer des choses pré­cises que vous pour­riez con­tester. Je reste dans le vague et je pose des ques­tions, parce qu’on a tou­jours l’impression que celui qui pose une ques­tion avec assur­ance en con­naît la réponse. L’aviez-vous remarqué ?

J’en vois déjà cer­tains qui s’offusquent : pourquoi nous tromper, pourquoi vouloir nous en mon­trer alors que tu ne sais rien ? La réponse est sim­ple : parce que je cherche ainsi à obtenir votre respect, votre admi­ra­tion, votre sym­pa­thie, votre amour… C’est pathé­tique, je le sais bien (c’est même une des rares choses que je sais vrai­ment), mais c’est plus fort que moi : mon besoin de recon­nais­sance est si vaste que je ne reculerais devant rien pour paraître à vos yeux un tant soit peu admirable. Lorsqu’on ne peut se servir de ses qual­ités per­son­nelles pour attirer l’attention, on se sert de ses défauts. C’est d’ailleurs le moins qu’on puisse faire : autrement, on resterait tout sim­ple­ment impuis­sant et il faudrait baisser les bras, jeter l’éponge, s’éclipser, aban­don­ner… Ne trouvez-​vous pas qu’une pareille démis­sion est encore plus pathé­tique que l’usage de sub­terfuges pour paraître aux yeux des autres plus intel­li­gent qu’on ne l’est vraiment ?

Je ne voudrais pas toute­fois passer sous silence une cer­taine habileté que je peux démon­trer par­fois, qui est celle d’avoir développé cer­tains trucs me per­me­t­tant de paraître davan­tage cul­tivé. En effet, je ne suis pas peu fier de ces arti­fices qui m’aident à jeter de la poudre aux yeux : grâce à ces astuces, je parais tou­jours savoir quoi dire alors qu’en réal­ité, je ne saurais trop affirmer quoi que ce soit telle­ment j’ignore tout sur tout. Bien sûr, il y a de petites excep­tions. Je sais tout du cinéma, sauf du cinéma récent : les films et les acteurs que vous con­nais­sez, je ne pour­rais pas en par­ler; le cinéma des années 50 et 60, par con­tre, je le con­nais un peu mieux. Il suf­fit que vous ignoriez une chose pour que je la con­naisse : c’est tou­jours plus facile ainsi pour paraître savant. Aussi, demandez-​moi quelque chose à pro­pos du dernier livre que tout le monde a lu, je ne saurais rien vous répon­dre. Par con­tre, au sujet d’un Dos­toïevski ou d’un Mau­pas­sant, je pour­rais dis­courir pen­dant des heures. Voilà pourquoi je parais con­naître bien des choses : je m’intéresse unique­ment à ce qui ennuie la plu­part des gens.

Je ne sais rien, c’est évi­dent. Mais si par hasard vous trou­vez dans ce que je dis un sem­blant de vérité, n’hésitez pas à me le dire. J’ai tou­jours ce besoin de croire que je ne fais pas que lancer des paroles en l’air. Si vous en attraper une, gardez-​la bien pour moi. Qui sait ? On ne sait jamais quand on peut avoir besoin d’un bon mot, d’une parole récon­for­t­ante… ou d’un rien. Parce sou­vent, il ne suf­fit d’un rien pour faire toute la différence.