Entrer dans le décor

J’ai tou­jours aimé cette expres­sion. Elle gomme gen­ti­ment la dif­férence entre la réal­ité et la fic­tion : entrer dans le décor, c’est buter au « vrai décor » de la vie. La con­fu­sion entre le vrai et le faux opère à deux niveaux : soit que je fonce dans le mur comme s’il était fait de carton-​pâte, soit que je prenne l’illusion pour la réal­ité en emprun­tant le chemin en trompe-l’œil. Évidem­ment, j’ai été mar­qué par The Road Run­ner Show. Quelle vision déli­rante — mais Ô com­bien jouis­sive — que celle d’un Road Run­ner prenant une route peinte dans le roc et celle d’un Wile E. Coy­ote qui, inca­pable de le suivre dans le mirage, s’aplatit dans le mur du réel comme tout le monde !

Je crois que mon imag­i­naire d’enfant a été pro­fondé­ment mar­qué par ce pas­sage récur­rent de l’émission. Pour moi, Wile E. Coy­ote n’avait tout sim­ple­ment pas « la foi ». Si Road Run­ner s’en sor­tait si bien, c’est qu’il embras­sait l’illusion ciné­matographique sans douter : en prenant la fic­tion pour la réal­ité, il par­ve­nait à s’en tirer.

C’est seule­ment aujourd’hui, alors que j’ai appris à mieux me con­naître, que je com­prends que j’ai calqué ma vie sur celle de Road Run­ner : comme lui, j’ai tou­jours crû que, devant les impasses de l’existence, la porte de sor­tie par­tic­i­pait davan­tage de l’imaginaire que de la réal­ité; comme lui, je m’évadais dans le décor, parce que la réal­ité fic­tive me sem­blait plus « sub­stantielle », finale­ment, qu’un réel qui se révélait à mes yeux, suite à un exa­men som­maire, d’une pro­fonde super­fi­cial­ité (excusez-​moi l’oxymore).

C’est ainsi que j’ai trouvé refuge dans la lit­téra­ture et le cinéma plutôt que dans les rap­ports soci­aux d’usage, le sport et autres activ­ités gré­gaires. Les livres et les films me sem­blaient décrire la vie avec beau­coup plus d’intelligence et de dis­cerne­ment que les acteurs de l’existence ordi­naire qui ne fai­saient, à mes yeux, que s’embourber dans un quo­ti­dien peu con­va­in­quant. J’ai tou­jours trouvé les dia­logues de la vie mal écrits, son scé­nario inin­téres­sant et ses inter­prètes sans con­vic­tions. C’est pourquoi je peins et dépeins aujourd’hui ma pro­pre com­préhen­sion du réel sur toile ou sur papier : je tente ainsi de représen­ter une hyper-​réalité, une fic­tion qui est plus réelle que la réal­ité elle-​même. Ne vous méprenez pas : je suis tout à fait con­scient qu’il s’agit d’une invention.

Le fait est que j’aime me com­plaire dans l’illusion; je préfère de loin me pren­dre à mon pro­pre jeu du décor que de suivre le mode d’emploi qu’on peut lire entre les mots des grands quo­ti­di­ens, des jour­naux télévisés et des pan­neaux pub­lic­i­taires. Je m’imagine des trompe-l’œil immenses qui en vien­nent à pren­dre tout mon champ de vision. Ce décor, anamor­phose exis­ten­tielle, défile devant mes yeux jour après jour, con­sti­tu­ant une trame dont je ne remets plus en ques­tion la réal­ité. Aussi, ne vous sur­prenez pas, quelque­fois, que j’entre dans le décor : c’est pour y trou­ver des images fugi­tives que j’ai beau tourner et retourner dans tous les sens, je ne pour­rais dire quel en est la face et quel en est l’endos. Parce que, voyez-​vous, der­rière le décor de la vie se dresse un autre décor, et puis un autre encore, créant ainsi une épais­seur infinie d’illusions qui tis­sent la vie telle qu’on se l’imagine. En fait, la réal­ité n’est rien d’autre qu’un décor de con­sen­sus dont on est tous per­suadé de la con­cré­tude. Si l’on entre et sort du décor sans s’étonner, c’est qu’on croit dur comme fer qu’il s’agit de la réal­ité. Tout est une ques­tion de per­cep­tion. Beep, Beep !