Quand le ciel tombe

J’ai tou­jours été fasciné par les orages. Celui d’hier fut par­ti­c­ulière­ment impres­sion­nant. Ce qui m’a d’abord étonné, c’est la rapid­ité avec laque­lle le ciel est devenu noir : une ombre immense est venue cacher le jour, comme un rideau qu’on tire sur la scène à l’entracte. Puis le vent a souf­flé dans tous les sens alors que grondait le ton­nerre. J’ai eu, durant un instant, l’impression que le ciel allait nous tomber sur la tête. Lorsque la pluie s’est mise à tomber, on aurait dit qu’un lac s’était ren­versé au-​dessus de la ville pour nous engloutir telles les vic­times d’une som­bre prophétie. Un mur de pluie a tra­versé la région, net­toy­ant tout sur son pas­sage, ren­ver­sant les chaises des bal­cons et sec­ouant vigoureuse­ment les arbres dans leurs racines. Mon chat s’est caché sous mon lit, lui qui n’a jamais peur des orages. J’ai vu son regard dans la pénom­bre et il a lancé tout douce­ment un miaou qui sem­blait dire : ce n’est pas un orage, c’est la fin du monde !

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Manifeste-​toi

Où es-​tu, lecteur ? Où es-​tu, lec­trice ? Je ne te con­nais pas. Toi seul, ou toi seule, tu me lis religieuse­ment et une sorte d’intimité s’est créée entre nous. Pour­tant, on ne s’est prob­a­ble­ment jamais adressé la parole… Si je l’ai fait, c’est sans savoir que c’est toi qui me lis aussi fidèle­ment. Les autres passent devant mes textes comme on passe devant la façade d’un immeu­ble ordi­naire : dans le dessin usé de chaque pierre se cache des années d’histoire. Mais toi, tu t’arrêtes à mes textes comme si tu t’y recon­nais­sais, comme si à leur sur­face polie par les nuits tu te voy­ais comme dans un verre déformant.

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Les bons oiseaux

Avant l’an dernier, je ne con­nais­sais rien aux oiseaux. Un jour, ma copine m’a dit : « on va installer une man­geoire ». Au début, je ne voy­ais pas trop l’intérêt. J’ai tou­jours pensé que les oiseaux n’avaient pas besoin des humains pour sur­vivre : la nature s’occupe de nour­rir ces petits êtres selon un code secret auquel on ne peut rien com­pren­dre. Et puis je n’avais pas encore d’affection pour les volatiles. Pour moi, humains et oiseaux se partageait le monde en deux par­ties bien dis­tinctes et cha­cun restait dans son univers bien tran­quille : nous sur la terre ferme à passer le plus clair de notre temps à l’empoisonner; eux dans le ciel à chercher à pren­dre ça et là une bouf­fée d’air encore respirable.

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Le sujet à venir

Je ne sais pas sur quoi écrire le blogue du jour ? Peu importe ! L’important est de com­mencer, le sujet vien­dra ensuite tout naturelle­ment. Si l’introduction est bien réussie, si l’entrée en matière présente une solide assise sur laque­lle il sera pos­si­ble de bâtir plus tard des argu­ments con­ven­ables, alors le développe­ment s’en suivra sans prob­lème, puisqu’il en sera la con­séquence directe, il con­stituera la suite logique des choses selon le mod­èle a+b=c.

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Le som­meil du juste

Dormir n’est pas un priv­ilège donné à tout le monde. Mon chat est là pour me le rap­peler. On dit du som­meil du juste qu’il est celui d’une per­sonne qui n’est trou­blée par aucuns remords. Ai-​je des remords pour quelque vile action aus­sitôt oubliée que per­pétrée ? Je ne saurais trop dire. Je ressens en effet une étrange et sourde cul­pa­bil­ité dont je ne con­nais trop l’origine. Ai-​je hérité, en com­mençant cette vie-​ci, des remords d’une exis­tence antérieure dont je n’ai plus aucun sou­venir, mais qui me tenail­lent néan­moins aujourd’hui ? Cette cul­pa­bil­ité s’est alors matéri­al­isée dans l’intervention ven­ger­esse de ce chat qui tente de rétablir ainsi l’équilibre karmique du som­meil dans l’univers ? C’est cer­taine­ment ça.

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Le meilleur à venir

Dans mes plus beaux élans d’optimisme, je me réfère à cette cer­ti­tude qui som­meille au fond de moi : le meilleur est à venir. En effet, j’ai du mal à com­pren­dre qu’on puisse se dire le con­traire. Même lorsque frappe le mau­vais sort et que l’horizon ne sem­ble pas des plus dégagés, j’ai cette intime con­vic­tion qu’on peut tou­jours encore atten­dre le meilleur : il ne pren­dra peut-​être pas la forme qu’on s’imaginait, ne répon­dra pas à cette image qu’on s’en fai­sait, mais il vien­dra néan­moins, cer­taine­ment par sur­prise, parce que toute bonne chose est générale­ment imprévisible.

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Le grand rouleau

Dans la vie, il nous arrive toutes sortes de tuiles. C’est l’inévitable com­pen­sa­tion pour les bons coups et les instants de bon­heur. Lorsqu’un mal­heur arrive, je me mets tout de suite à penser au Jacques le fatal­iste de Diderot, pour qui tout est écrit là-​haut sur le grand rouleau. Selon Jacques, nous ne pou­vons rien changer à ce qui advient puisque tout est décidé d’avance. Cette ren­con­tre qui sem­ble due au hasard était prévue depuis tou­jours; cette rup­ture qui me prend par sur­prise était décidée quelque part; ce mau­vais sort qui s’acharne sur moi et qui me laisse sans un sou vail­lant était inévitable : tout est écrit sur le grand rouleau et l’on ne peut rien faire pour y changer quoi que ce soit.

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Le goût de l’orage

J’ai par­fois le goût de l’orage. Un peu comme une saveur envoû­tante, ce par­fum fruité me fait saliver et tourne dans ma bouche comme une toupie de sucre. C’est donc dire que non seule­ment je sens l’orage venir dans mes papilles, mais je l’attends avec impa­tience, comme on attend son dessert préféré après un repas de fête. L’orage est dans l’air, je le sens. Il est sur le point de fendre le ciel en deux : d’un côté la lour­deur du temps, repoussée au loin, de l’autre la fraîcheur de la pluie que le vent ramèn­era des hautes sphères.

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Je ne sais rien

J’ai l’air de m’y con­naître, comme ça, mais c’est loin d’être le cas : je ne sais rien. Tout ce que je dis ne fait qu’approfondir le gouf­fre qui me sépare de la con­nais­sance réelle. Ma spé­cial­ité est de don­ner l’impression que je maîtrise mon sujet. Atten­tion : ce n’est pas si facile ! Il faut avoir recours aux bons arti­fices, savoir emprunter des mots juste assez savants, mais sans toute­fois se dépar­tir d’une cer­taine humil­ité : on se méfie tou­jours de celui qui paraît trop en savoir, c’est pourquoi il faut, pour en mon­trer vrai­ment, tout remet­tre en ques­tion, puisqu’il est bien connu que seul l’ignorant croit tout con­naître. L’érudit, lui, en sachant la pro­fondeur de son igno­rance, est en mesure de met­tre le peu de choses qu’il sait en per­spec­tive. En accep­tant qu’il ne sait rien, il s’ouvre à la connaissance.

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